Trajectoire(s)

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Changement d’air

Semaine de relâche. Les clients s’espacent. Ils prennent l’air. Ils profitent du redoux. Je le redoutais.

Je roule semi-lunatique dans une ville cratère. Mon corps fatigué d’un long hiver s’imprègne de chaque nid-de-poule heurté.

Zone de rodéo.

Encore.

Le moral au ras le sol, j’évite les conversations. Je ne remplis pas les trous.

Je laisse aller. Je me lasse assez.

No vacancy.

Circulez.

Petits baveux

Avant le gros « rush» de la fermeture des bars à 3 heures, beaucoup de taxis convergent dans le Vieux sur la rue Saint-Paul près de la Place Jacques-Cartier. Pour une raison que j’ignore, les clubs qui s’y trouvent ferment une demie-heure plus tôt.

Devant « La Queue Leu-Leu», les taxis font la file indienne. Plus loin, « Les Deux-Pierrot» ouvre tout grand ses portes. À cette heure-ci, les soirs de fin de semaine, y’a toujours des clients qui sortent de ces endroits. Ils sont souvent souls,  ils vont souvent loin et ils sont souvent en bande.

Comme de fait, je n’ai pas à attendre trop longtemps avant de voir trois-quatre jeunes s’avancer vers mon taxi. Un d’eux a le bras levé et m’indique la main grande ouverte qu’ils sont cinq. Je pourrais refuser comme mes confrères devant moi, mais j’ouvre ma fenêtre et demande leur destination.

— On s’en va à Ahuntsic dans le nord de la ville! me dit un grand boutonneux. À ses côtés quatre autres ados grelottent les mains dans leurs poches. On dirait qu’ils attendent d’être choisis pour jouer au hockey-balle dans la rue avec leurs chums.

Comme je n’ai pas à quitter la ville, ça me convient. Je pourrai les déposer rapidement et revenir vers le centre quand les bars se videront.

— Tassez-vous quatre en arrière, le plus gros en avant!

Avec la température qu’il fait et les refus qu’ils viennent d’encaisser, ils ne se font pas prier pour se serrer dans l’Hyundai.

Le temps qu’ils montent, les taxis devant moi se sont mis à avancer et je décolle à mon tour. Je regarde dans mon rétroviseur et demande à ceux qui sont derrière s’ils se connaissent tous. En général ça décoince un peu. Ils n’en demandaient pas tant pour se mettre à raconter leurs niaiseries de la veillée.

— Je l’ai embrassée sur les joues, mais proche des lèvres!

— Un moment donné j’ai renversé ma bière sur un gars en bas du balcon!

— La balle de pool est restée dans la bolle de toilette toute la soirée!

— Mais le pire c’est Alex qui a échappé toute le weed qui restait…

— Quoi! On a pu rien à fumer? On peut pas finir la nuite comme ça!

— Monsieur, savez-vous où on peut trouver de quoi à fumer?

Je ne suis pas très loin du métro Berri où y’a toujours des petits pushers qui traînent  mais comme je n’ai pas vraiment envie de m’éterniser avec cinq passagers à bord, je réponds négativement et continue de rouler.

— Ben moi, il me reste ça. Dis un des gars derrière.

— J’en veux!

— Moi aussi! répètent les trois autres.

Roulant rapidement sur Saint-Denis, je reste concentré sur le trafic, mais je m’interroge sérieusement sur ce que les gars derrière moi sont en train de se mettre dans la bouche. Ces garçons qui n’ont pas encore de barbe au menton, n’ont certainement pas le profil type du consommateur de petites pilules. Je suis rapidement éclairé lorsque le petit boitier arrive dans la main du grand assis à mes côtés. Du tabac à chiquer…

L’ado s’en met, une pincée dans la gueule, et me tend le boitier en me demandant si j’en veux.

— J’essaye d’arrêter lui dis-je en continuant d’avancer.

Je trouve le moment bien mignon jusqu’à ce que je m’arrête à un feu rouge. Les trois fenêtres s’ouvrent alors en même temps et les jeunes crachent leur jus de tabac dehors. C’est d’un chic fou!

Le manège se répète chaque fois que le taxi s’arrête. Je me renfrogne un peu en songeant déjà aux traces de crachats qui se retrouveront sur la carrosserie et j’accélère ce qu’il faut pour brûler les jaunes.

Plus la séquence sans s’arrêter est longue plus la séance de crachat est pathétique. Je regarde les regards ahuris des passagers de la voiture stoppée sur le même feu que le nôtre. Quand il change, je m’assure que les types du milieu de la banquette ont bien éjecté leurs dus penchés sur leurs amis et je repars en m’exclamant :

« J’pensais jamais un jour embarquer un troupeau de lamas! »

Les jeunes l’ont trouvé bien drôle. L’un d’eux s’est même étouffé dans son jus de chique. Lorsque j’ai sorti une napkin de mon manteau, ils m’en ont tous demandé.

— Tenez mes petits baveux!  Leur ai-je dit sur un ton qui ne ne l’était pas.

La course s’est terminée dans la joie et les crachats. À destination, j’ai observé le regard du premier sorti s’orienter vers la portière et la grimace qui en a découlé. Ça avait coulé…

J’ai chialé un peu et tous ont mis la main à la pièce pour m’offrir mon plus gros pourboire de la soirée.

Je les ai laissés et me suis arrêté un peu plus loin pour prendre de la neige et nettoyer les traces de crachats.

Reste zen m’aurait dit le Dalaï…

Shalom

Je suis dans le fond d’une cafétéria miteuse au coin de Broadway et de la 86e en compagnie de Jakob Bronsky qui discute avec Monsieur Selig de la difficulté d’écrire sans un sou en poche. Je suis plongé dans le Manhattan du début des années cinquante avec un rescapé juif allemand. Je suis plongé dans le Fuck America d’Edgar Hilsenrath. Le trafic et les passants autour de moi n’existent plus, le pauvre Bronsky vient de finir un autre chapitre de son roman, le pauvre Bronsky vient de se sauver d’un restaurant par les fenêtres des chiottes, le pauvre Bronsky tente d’échapper à ses souvenirs, le pauvre Bronsky fait le mort dans une montagne de cadavres fraîchement fusillés par des nazis.

Le signal d’un appel me sort des ghettos de Pologne pour me ramener au coin de Saint-Viateur et Saint-Laurent. Je dois me diriger sur De Gaspé où une course m’attend.  Je roule entre deux réalités jusqu’à l’adresse, un édifice qui abrite toutes sortes de petites entreprises et de bureaux. Assis dans les marches du lobby en compagnie de ses deux petits garçons, un grand juif hassidique se lève lentement et sort de l’édifice en tenant ses deux fils de chaque main.

Stupéfait par cet autre hasard de la route, je souris aux deux garçons que je sens tout excités de monter à bord d’un taxi. Je salue le jeune père et suis agréablement surpris qu’il pousse la conversation au-delà de la simple mention de son adresse de destination (quelques coins de rue). Il m’interroge sur l’endroit qu’il vient de quitter. Je lui réponds sans en être sûr que l’édifice était voué autrefois aux manufactures de couture. L’un des garçons qui n’ont d’yeux que pour l’écran du terminal, lui pose une question à laquelle répond l’homme dans ce que je crois être du yiddish.

Dans ces quelques mots échangés, je repense à ce pauvre Bronsky, je repense à ces six millions.

Quand l’homme et ses fils sortent du taxi, je leur souris, leur dis Shalom et retourne au poste retrouver ce pauvre Bronsky.

Hiver de gris

« Les vacances ont été bonnes? »  Me demande le patron sur un ton voulant dire : Tu oses prendre dix jours de congé alors que je ne peux me permettre de quitter mon garage plus que dix minutes?

Sur ton qui veut dire : Oui merci, je lui réponds : Oui merci.

Je ne vois pas pourquoi je relèverais son sarcasme, c’est son choix de dormir dans son garage et d’en prendre les couleurs. Il est gris, amaigri, aigri.

« Tu vas prendre le 2047. »  Inutile de prendre un ton particulier. Il me loue le pire taxi de la flotte. Le mulet. Ça signifie que je vais me faire brasser d’aplomb. Que je vais respirer les émanations du moteur et que ça va me coûter 10 $ d’extra d’essence pour la soirée.

Je ne dis rien, décroche les clés, paie ma location, sors du garage et remonte lentement l’avenue dans la grisaille d’une nuit qui s’annonce longue.  Dans l’air froid, je sens la fumée d’un feu de bois. D’une cheminée monte des cendres.

Évidemment, le taxi n’a pas été lavé. Il est couvert de plusieurs couches de sel. Eh Madame! Vous en voulez des nuances de gris?

Je pénètre dans le véhicule et je démarre la bête. Le son toussotant du moteur de l’auto m’indique qu’il ne passera probablement pas l’hiver. Il en aura vu de toutes les couleurs.

Je vérifie la jauge d’essence, installe mon permis de travail, initialise le terminal, ajuste la banquette et les miroirs. Je file une grimace au type aux tempes grises dans le rétroviseur.

Une autre année s‘enclenche, une autre nuit s‘engage. Je tiens bon, m’agrippe au volant et poursuis mes pérégrinations.