Malade

Finalement, l’hiver s’est décidé pour de bon. Une bien belle bordée. Un bien beau bordel. Le trafic au ralenti, les routes qui rétrécissent à chaque fois que la charrue passe, les courses qui se prolongent, la liste d’appels qui s’allonge, ce n’est certainement pas un chauffeur de taxi qui va se plaindre du mauvais temps.

J’adore rouler quand les conditions déroutent. Passer au travers une nuit de tempête et mener tout le monde à bon port est un beau challenge pour tout chauffeur de taxi qui se respecte. Rien de tel pour rompre avec la routine, pour changer le mal de place.

C’est ce que je me disais emmitouflé dans mes couvertes, grippé.

Loin du front froid, j’ai troqué les courbes pour les courbatures, les clients pour les kleenex et les virages pour un virus.

Je tempête contre la maladie qui m’a tenu loin de la route. Je rafale ma peine et retourne m’étendre.

Belle de minuit

Il sera bientôt minuit, il sera bientôt 2012 et je roule en songeant à l’année qui vient de passer. Je me dis que ça aurait pu être mieux, me dis aussi que ça aurait pu être pire. J’ai une pensée pour mes confrères qui ont une petite famille à faire vivre et me demande si je dois me compter chanceux de vivre seul. Y’a rien de parfait. L’année qui commence dans cinq minutes ne changera rien à l’affaire.

Perdu dans mes rêveries, je me retrouve sur Roy et m’apprête à tourner sur Saint-Laurent quand un grand gars s’approche du taxi. Je n’ai pas le temps de comprendre que c’est le portier du club sur le coin et qu’il m’arrête pour une cliente qui n’est plus en état de le faire. Déjà la fille s’affale sur la banquette et je réalise que je vais terminer l’année avec elle.

Avant de se coucher de tout son long, elle a le temps de me dire l’adresse de son hôtel sur Décarie. Je vois où c’est, je vois aussi l’état dans lequel se trouve ma passagère et lui offre un sac au cas ou. Évidemment, je dois y aller piano pour éviter les débordements mais vu l’état des routes et de ma suspension, je redoute le dégât.

Je contourne le Mont-Royal où des feux d’artifices éclatent. La nouvelle année commence et la fille couchée derrière moi s’est mise à ronfler. Stoppé à un feu je regarde cette fille qui a du mettre un temps fou pour se faire une beauté. Pas de doute qu’elle a du en prendre beaucoup moins pour la foutre en l’air.

Lentement, j’arrive enfin à destination et je dois sortir du taxi pour aller réveiller la belle de minuit.
Je la secoue un peu et elle relève la tête juste ce qu’il faut pour que sa gerbe de vomi n’atterrisse pas dans le véhicule. Je me tasse pour ne pas en prendre plein les bottes et empoigne sa chevelure pour épargner sa teinture. À vue de nez, je dirais que la tequila ne fera plus partie des préférences de la fille qui n’en fini plus de faire le vide.

Lorsqu’elle se relève enfin, je lui file quelques napkins, lui demande si ça va et lui dit le montant de la course. Complètement hébété, la fille fouille dans son sac, sort son téléphone et se tente de composer un numéro. Mes ressources de patience s’amenuisent alors assez rapidement.

J’ai beau l’invectiver pour qu’elle me paie, la fille s’entête à vouloir loger un appel. Il est minuit vingt, les rues pullulent de clients et je suis là, les deux pieds de chaque côté d’une flaque de vomi à tenter de raisonner une fille qui n’a plus toute sa tête. Je hausse le ton et me demande si je ne serais pas mieux de l’aider à sortir lorsqu’elle me demande quel est le numéro pour appeler un taxi!

Misère…

Ça m’a pris encore 5 minutes pour la convaincre que j’étais le taxi et que nous étions devant son hôtel. Ça en a prit tout autant pour me faire payer et l’aider à marcher jusqu’à la porte de l’établissement. Je suis revenu vers le taxi, me suis assuré qu’il n’y avait pas de vomissures dans l’auto et j’ai repris la route en me disant que le reste de la nuit ne pouvait pas être pire…

Bon 2012 tout le monde. Que votre route soit bonne…

Luminothérapie

J’ai l’humeur aussi grise que le temps qu’il fait. La soirée a été aussi ordinaire que d’habitude et les conversations à bord du véhicule tout aussi dépouillées que les arbres de la ville.

Faut dire que je n’y mets pas trop du mien. Surdose de jasage météorologique et tout le monde sait que les conditions déroutent. J’ai bien failli m’énerver quand cet indigné des indignés bien blotti dans son pardessus en mohair puant le vieux cigare s’est demandé pourquoi les forces antiémeutes n’avaient pas encore fait le ménage au carré Victoria. J’ai continué de rouler en écoutant ses idées bien arrêtées.

Et j’ai roulé et encore roulé dans des rues aussi cabossées que mon âme.

À la lumière au coin de Mont-Royal et de Saint-Denis, je m’arrête derrière trois autres taxis tout aussi inoccupés que moi. C’est alors que je la vois.

Derrière la vitrine du restaurant Fameux Smoke-Meat, encadré par un montant de la devanture et deux dos qui lui font face, cette femme est là, assise sur une banquette, assise dans un éclairage qui met sublimement son visage en valeur. Mon regard s’y jette comme un papillon de nuit dans les phares d’une auto qui roule pour nulle part.

Elle regarde les gens assis devant elle, mais elle ne les écoute pas. Elle est là, mais elle est ailleurs. Elle rêve. Je le devine à son regard vaporeux, à son sourire énigmatique. Ça dure quelques secondes, ça dure une éternité. J’ignore où ses pensées se sont accrochées, mais assis dans l’obscurité de mon taxi, je regarde ce visage empli de rêves et de lumière et me mets à rêver à mon tour.

Et la lumière a changé.

Vladimir le taximan

Ma nuit est terminée et je sors de l’épicerie 24 heures sur Mont-Royal quand un taxi s’arrête à ma hauteur.

– Yo c’est toi le chauffeur qui écrit des livres?

– Comment ça que tu sais ça?

Je suis surpris, car je tente de rester discret sur ce que je fais en dehors du taxi. Mis à part quelques collègues qui travaillent au même garage que moi, je parle rarement de mes activités littéraires. Bref.

– C’est payant faire ce que tu fais me demande-t-il?

– Pas assez pour lâcher ma job de nuit. Faut aimer ça…

Il se penche avec son i-phone à la main et me montre un site sur lequel il sévit. Trop fatigué de ma nuit pour m’en faire une bonne idée, on échange nos coordonnées et je lui dis que je vais jeter un œil là-dessus.

Je viens de passer une grosse heure à me régaler des petits bouts de films qu’il prend de ses passagers, des confessions qu‘il recueille de ceux-ci. À la fois drôle et impertinent, Vladimir nous laisse monter dans son taxi et nous invite à prendre place virtuellement sur la banquette arrière.

Force est d’admettre que la magie de la ville et de la nuit a encore frappé et que Vladimir le taximan en est remarquablement inspiré.

Allez le saluer de ma part.

Halloween

Cette fin de semaine d’Halloween était du pur bonbon pour les chauffeurs de taxi. Le froid qui l’accompagnait ne pouvant tomber mieux, surtout que certains costumes étaient loin d’être adaptés au nordet.

Comme ces deux filles bien en chair de poule de luxe, mini-jupes, bas résille et le reste à l’avenant. Gros lots grelottants, direction un bar sur Saint-Laurent où les femmes ne vont généralement jamais sans leurs déguisements.

Et ces deux autres en uniforme des forces de l’ordre version cuir. Matraques et menottes en sus. Elles se rappellent leurs prises de l’Halloween précédent. Je devine qu’il a dû y en avoir beaucoup d’autres au fil de l’année. Certains déguisements en dévoilent plus qu’ils n’en cachent.

Un groupe y a mis la gomme et la somme. Des costumes achetés à grand prix, des maquillages de pros. Leurs conversations tournent autour de l’argent investi et du prix du compteur.

Dans la rue un type dans un costume de pénis frotte ses grosses gosses sur l’asphalte.

Deux zombies empêchent de tomber une jeune femme dont le teint vert n’a rien à voir avec le maquillage. Cette année, elle a troqué les bonbons pour la boisson. Vu son état, elle doit avoir des caries. Évitant les débordements, je refuse de les faire monter à bord.

Une des rares passagères a grimper dans mon taxi sans déguisement m’a avoué qu’elle était comédienne…

Une sorcière monte à mes côtés. Je devine que c’est pour ne pas être avec l’étrange homme des tavernes qui s’écroule sur la banquette arrière. Au fil du parcours, la passagère m’ensorcelle en chantant la toune de Nirvana qui joue à la radio. Je resterai sous le charme le reste de la nuit.

Une femme sans costume s’engueule sans retenue au téléphone. J’ai l’impression que l’interlocuteur passera un mauvais quart d’heure. Roulant sur l’autoroute 13 en direction de Laval, je suis plutôt content que son conjoint ait fait le con. On se retrouve dans un nouveau développement de parvenus et dépose ma passagère au coin des rues Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir! La mascarade la plus improbable de la soirée.

Les fermetures de bars ont été pour le moins extatique. Je me suis retrouvé sur la « Main » à 4 heures du matin et il y avait encore tellement de clients en attente que ça en était effrayant. Mon client n’avait pas encore quitté le taxi que déjà on se tiraillait autour du taxi pour pouvoir prendre sa place. Un pirate frappait dans ma fenêtre avec ses bagues. Difficile de masquer le crétin sous le maquillage.

En ce qui me concerne, je me suis déguisé en chauffeur de course pour la majeure partie de la fin de semaine. Privilégiant la quantité au profit de la qualité, j’ai tourné les coins ronds, fait des dépassements sur la droite, brûlé quelques feux et roulé beaucoup trop vite. Je vais sans doute me déguiser de la même façon l’année prochaine.

UTLN sur Onlit

Parfois j’ai l’impression que mes textes voyagent plus que mon taxi!

Il y a quelques jours, monsieur Pierre de Mûelenaere l’éditeur du site belge Onlit, m’a demandé de republier un de mes billets sur cet espace de création littéraire. Après avoir lu quelques textes qui s’y trouvent, je me suis senti privilégié de pouvoir en faire partie.

Aujourd’hui paraît le billet: Notes de Passages remanié pour l’occasion.

J’en profite pour saluer les nouveaux lecteurs qui découvrent UTLN via le site d’Onlit et invite les habitués de ce carnet à aller faire un petit tour du côté de la Belgique. Y’a vraiment de belles découvertes à faire dans ce pays qui ne me semble pas si plat que ça! 😉

Je tiens à remercier Monsieur de Mûelenaere, ainsi que mon propre éditeur Monsieur Gilles Herman pour lui avoir fait découvrir mes écrits.

Bonne lecture(s)!

Octobre 92

Je viens d’entamer ma vingtième année de taxi. Un job en attendant me disais-je…

Je ne suis pas devenu riche en faisant ce métier. Je n’ai jamais calculé le nombre de kilomètres parcourus, jamais chiffré la quantité de passagers embarqués. J’estime pourtant y avoir trouvé mon compte.

J’ai déniché dernièrement un vieux cahier dans lequel j’ai noté mes premiers coups de volant.

Je nous offre ce petit voyage dans le temps…

10-11 octobre 92

Saint Ostie! Méchant départ!
Un samedi de surcroit…
Première cliente, métro Laurier.
Quelques gaffes : Les 2 keupones de la rue St-André – Les 2 bourgeoises Côte St-Luc détournées vers Côte Ste Catherine. Fuck.
Amerloques Blv. Tachereau pris sur Crescent 20 et quelques
Dernière ride 18$ St-Léonard
Assez dead jusque vers la fin des métros.
Utiliser la radio. Ce que j’ai pas fait.
Roule pour rien mais pour sauver 5-6 piasses de gaz?
Ai failli m’éborgner sur Cartier en livrant un sourd muet bourré.

Congé lundi donc demain ça peut pas être pire.

11-12 octobre 92

Mieux qu’hier – Toujours pas utilisé radio because appréhensions vis à vis l’endroit demandé (a améliorer)
Pas vargeux pour le tip (voire pour boire) A souère.
Mec bourré à Longueuil-Touriste Allemand à Westmount-Big mama à St-Michel.
Le best = fermeture des bars
J’avais la même voiture (K-car Krados)

J’aime cette routine qui s’installe- Discipline qui me manquait je crois.

15-16 octobre

Premier soir en semaine, pas vraiment concluant.
Voiture vraiment pourrie

Clients: pitoune cokée sur Ste-Cath. Pas mal Sympa, tip en clopes- Gars belle gueule avec une pute soule qui aurait être pu être sa mère!! – Mec bourré sympa pour Verdun. Va chercher l’argent dans son appart, se fait engueuler par sa blonde.
Cool radio FM assez cheap mais rock franco toute la soirée.
Devrait être mieux demain.

16-17 octobre

Ça commence a avoir de l’allure. Faut dire que la température a aidé pas mal (pluvieux et froid)
Faut voir pour un autre locateur because les « minounes à ….. » y craignent en ostie pour le prix qu’il charge.

Comme client par hasard Pat de Brat dont c’était la fête. Y’en revenait pas… Super cool, obligé d’arrêter because copine a envie de vomir. A la même place au Méridien où y’avait une convention Radio-activité, 2 filles qui travaillent chez Cargo. Annabelle complètement à côté de ses pompes.
3 amerloques m’filent un 20$ US (Jackson) . Venus voir la game de demain. Total allumés. Photo Polaroid, fille à poil avec eux.
Le gars « fatigué » du groupe sanguin dans le quartier gai.
Cliente blv. Gouin sous une pluie infernale. Elle trouve que j’ai un look à faire aut’chose.

17-18 octobre

Bonne soirée surtout vers la fin- ride rue Crescent- Lacordaire/Henri-Bourassa-22$ Sinon ça aurait été poche à l’os.
Rien vraiment a signaler sinon que je me sens moins stressé.
Côté clients- 2 mecs côte Ste-Catherine- Ste-Cath/Alexandre de Sève qui faisaient de l’esprit. Drôle et intelligent. Amérindien St-Urbain/Ste Cath – Jarry/Querbes Walkman/Malboro, course impec.
Éteins la radio toute la soirée, pas achalé.
Clients Westmount quand le Forum se vidait. Faillis partir avant qu’ils soient tous à bord- faire attention à l’avenir.

23-

Loué un char qui m’a lâché- 10$ de profit… Wow!
Grosse brosse au Ricard avec Nath, Denis et autres…

Le lendemain, trop fucké pour travailler.

Crevaisons

La pluie froide trempe mes vêtements et me coule dans le dos.

Je suis penché à côté du taxi depuis 20 minutes et m’acharne sur un écrou qui refuse de se décoincer. Ma petite barre à pneu ne vaut pas grand-chose à comparer au serre-écrou pneumatique qui a servi à le fixer.

Je sautille en vain, debout sur la barre. Je cherche des yeux autour de moi, un bout de tuyau pouvant me servir de levier. Je pense retourner dans le taxi pour appeler de l’aide d’un confrère, mais je suis orgueilleux et avec cette pluie qui tombe, pas sûr que l’aide viendrait rapidement.

Je rage, car ma soirée est foutue. Si je parviens à ôter cette maudite roue, je devrai la remplacer avec celle beaucoup plus petite avec laquelle c’est interdit de travailler. De toute façon, avec l’état des rues de la ville, ce serait dangereux de tenter la chance, surtout avec des passagers à bord.

C’est d’autant plus frustrant que ma soirée vient à peine de commencer et que cette pluie froide d’automne était un cadeau du ciel pour entamer ce début de mois.

Je continue de m’acharner dans la pluie qui redouble d’intensité. L’eau me coule dans la craque des fesses et je commence à en avoir plein le… Quand le taraud décide enfin de se lâcher lousse dans un couinement aigu.

Complètement trempé et frissonnant, j’ai posé le pneu de secours et remis le crevé dans le coffre.

C’est avec un sale rhume que j’écris cette courte histoire qui tient mal la route et qui s’arrête ici.

Je le sais, je ne manque pas d’air! Mais je suis crevé…