Cadeau de Vacances

Je voulais vous offrir de quoi de beau avant de partir dans la patrie de mes ancêtres maternels dans le bas du fleuve. Un texte qui clanche avec Montréal en arrière plan. Un texte qui sent l’asphalte après la pluie. Un texte qui sent la ville après la nuit.

Mais y’a pas que le chauffeur qui avait besoin d’une pause. Le blogueur itou. J’peux tu prendre un break de taxi deux secondes? Non mais!

Je ne vais quand même pas pour vous laissez comme ça. Bon ok ! ok ! C’est du vieux stock ! Mais si ça se trouve vous ne saviez même pas que ça existait. Pis ceux qui savait ben bonne relecture… 😉

On se revoit au mois de septembre.

Poste d’attente II

Du taxi je pouvais observer l’homme au travers la grande baie vitrée du salon faire ses accolades,
aux revoir, embrassades et adieux. Ça en finissait pu ! J’aurais amplement eu le temps d’aller au
Pétrocan tout près faire mes provisions et vider mon sac. Au lieu de ça je rumine et serre les dents.
Je me prépare déjà mentalement à lui sortir le laïus du chauffeur excédé sur la règle non-écrite qui
veut que le client se doit d’être prêt quand la voiture arrive. Lorsque finalement l’homme se présente,
il se confond en excuse et me demande de l’amener dans le nord de la ville. Assez loin pour que je
resserre les dents. J’ai toujours envie d’y livrer mon « speech » mais j’ai encore aussi très envie d’autre
chose. La deuxième l’emporte et c’est en quatrième vitesse que j’arrive les joues rondes à destination.

Malgré mon mutisme, l’homme semble ravi de la course que je viens de lui servir car avant de sortir
du taxi, il me demande si je ne pourrais pas aller le reconduire à l’aéroport en début de matinée. Je me
dis que toute cette attente tourne à mon avantage et demande à l’homme à quelle heure EXACTE il veut
que je sois là. Je prends ses coordonnées et file au garage le plus près faire le vide 😉

Cette nuit de samedi à dimanche s’est ensuite déroulée calmement. Pas de quoi fouetter un chat. Le genre
de nuit qui donne le goût de prendre le reste du mois off… Malgré ces longues heures à travailler et à rouler
dans le vide, j’me considère chanceux . C’est sûr que quand je m’installe derrière le volant, j’y suis pour y
gagner ma vie. C’est avant tout un boulot et j’ai beau aimer ce que je fais, si l’argent rentre pas, j’suis pas
heureux. N’empêche, je suis un privilégié du métier. Pas d’enfants à charge, pas de loyer exorbitant, pas
de goût de luxe, j’ai peut-être pas beaucoup d’argent mais pas de dette non plus. Tout compte fait, j’me
fais pas chier quoi ! Quand j’observe certains confrères chauffeurs qui ont une petite famille à faire vivre,
y’a des mois où y’a pas de quoi rire. Faut accumuler des heures et des heures pour rejoindre les deux bouts.
Pas un métier facile celui que j’ai choisi. Et en y pensant bien, je chiale pour pas grand chose…

Quand je suis arrivé devant l’appartement de l’homme, il était prêt. Je l’ai salué, aidé à descendre ses valises
et à les mettre dans le coffre de l’auto et sommes parti vers Dorval. Il repartait en Californie après quelques
semaines de vacances à Montréal.

Des vacances à Montréal… Pas con !

Poste d’attente

Samedi 22h15.

Assis dans mon taxi, je suis le premier sur le 74 et je jase avec Norm qui en fume une debout à côté de mon troisième Malibu de la semaine. Ça fait près d’une demi-heure que je niaise là a attendre un appel ou que quelqu’un se présente. C’est long et j’ai envie de pisser.

– Ouain, tu gèles ça un gun ! Me dit Normand en rigolant.

– Christ si je peux décoller d’icitte que j’aille tirer une pisse pis que j’aille me chercher un 6-pack pour finir ma nuite !

Comme chaque année, le mois d’août s’annonce tranquille. Le retour à l’école se profile et ça se sent. On coupe dans les sorties sauf celles d’argent. Le linge, les livres, les fournitures, les inscriptions, les imprévus, les ci, les ça… Du coup les petites virées en ville, les petites bouffes au resto prennent le bord et au bout de la chaîne alimentaire les taximans mangent leurs bas. J’attends, j’attends et j’attends encore.

On jase du temps qui fait, des chars et des femmes qui passent, de nos courses respectives, on courbe le temps comme on peut. Avec comme bruit de fond la nasillarde répartitrice:

– Soixante-quatre, sixtyfour.

Personne.

– Soixante-dix, seveny.

Pas de taxi là non plus.

– Envoyes-ça icitte! Dis-je en me préparant à peser sur le bouton de mon micro.

– Soixante-quatorze, sevenyfour. Pas trop tôt !

– Salut mon homme! Me dit Normand déjà parti vers son cab alors que je note mentalement les coordonnées de l’appel que me transmet du nez la répartitrice.

C’est sur Notre-Dame au coin de des Seigneurs et je sais pertinemment que j’ai intérêt à peser dessus. C’est une artère passante et comme je pars du troisième poste appelé, c’est un peu plus loin. Facile pour un « affamé » de fin de semaine de passer par là avant que j’arrive. Je clanche donc autant que possible jusqu’à l’adresse qu’on m’a donné. C’est un bloc, j’ai pas le numéro d’appartement pour aller sonner, donc j’attends, j’attends et j’attends encore. Pas de doute dans mon esprit que le client est parti et après 6-7 minutes, j’essaie de rejoindre la centrale pour avoir ce qu’on appelle dans le jargon un « no-load ». Ça veut dire que le prochain appel dans le secteur m’est dû. Mais on dirait que la répartitrice est parti se moucher, faque j’attends, j’attends et j’attends encore. Mon envie de pisser se fait de plus en plus pressante, l’heure de fermeture des dépanneurs se précise, ça fait plus d’une heure que je n’ai pas eu de course et je continue d’attendre.

Je finis par avoir mon « no-load » pour les trois postes et vais m’installer sur le 70 au coin de des Seigneurs et St-Jacques. Dans le laps, deux taxis s’y sont déjà parqués et lorsque je les croise, je vois la frustration dans le regard que m’offrent les deux chauffeurs. « Ouaipe ! Y’en aura pas de facile les boys. » Songe-je en espérant que ce ne sera pas trop long avant que je décolle.

Mais ce l’est. J’attends, j’attends et j’attends encore. J’ai beau avoir la priorité d’appel pour les trois postes, y’a rien qui sort. Les deux taxis devant moi partent avec des passagers et je reste là sur le poste à regarder l’horloge indiquer l’heure fatidique qui va m’empêcher de faire mes provisions de houblon. Plus d’une heure et demi sans passager, ça commence sérieusement à me démanger. J’attends, j’attends et j’attends encore. Encore heureux que le polar que je me tape soit bien ficelé, ça me fait presque oublier mon envie de pisser.

Quelques minutes avant onze heure, je suis sur le point de rejoindre la centrale pour me libérer de ma priorité quand se pointe de l’autre côté de la rue une jeune femme dans une robe aussi serrée que ma vessie. Elle me jette un coup d’oeil et je me dis qu’il était temps. Je ferme mon roman et m’apprête à démarrer le véhicule quand la belle ouvre la portière à mes côtés.

– Do you have 25 cents ? I need to make a phone call.

Ciboire… Ça se peut pas ! Qui peut avoir chier comme ça dans mon karma? Tout de même, la beauté joue pour elle, je lui souris et lui fais la monnaie. Elle sent bon et ses courbes me font oublier l’attente. Me font oublier que je suis le premier « sul gun ». Me font presque rater les appels répétés de la « dispatcheuse » qui appelle mon numéro depuis trente secondes. Assez pour passer à côté de 90 minutes d’attente.

J’ai enfin eu un appel sur la rue Victor Hugo. Misérable, je me suis dis que ça devait être une espèce de justice poétique d’aller là où personne ne pouvait me voler ma pitance. Je me suis parqué en avant de mon adresse et de la fenêtre un homme m’a fait un signe d’attendre.

Faque j’ai attendu, attendu, attendu encore…

Des Équilibres

J’aurais pu vous parler ce matin de la nuit à chier que je viens de me taper. Du taxi merdique dans lequel je l’ai passée. Du gros con de flic qui m’a donné un ticket pour avoir attendu parqué en double devant un bar. J’aurais pu vous faire le compte-rendu exhaustif de mon altercation avec un mec pour lequel je me suis arrêté et qui laisse la porte du taxi grande ouverte en plein trafic pour retourner causer avec ses potes sur le trottoir. J’aurai pu vous entretenir sur l’envie très forte que j’ai eu d’aller lui mettre mon poing sur la gueule. Mais je sais que je ne serai pas obligé de vous mettre les points sur les i… Cette nuit, je n’ai pas envie d’y revenir. Je la mets dans la catégorie des « à oublier » en me disant que c’est impossible que la prochaine puisse être pire.

Curieusement je ne suis pas complètement surpris que cette nuit ce soit aussi mal passée. La journée avait trop bien été. Je l’avais passée dans les bras de cette charmante Morphée et c’est entre deux rêves qu’ICI Montréal se distribuait en ville avec un article me concernant. J’aurais du prévoir que cet article élogieux du journaliste Denis Lord allait me pourrir la nuit. Qu’un équilibre allait se faire quelque part.

Bon je retourne à Morphée. Allez lire le ICI ! Y’a du monde qui écrivent bien en maudit dans ce journal ! Merci à eux…

La 77

En direction d’un appel, je stoppe à un feu rouge à côté d’une vieille Chevrolet Monte-Carlo. C’est loin d’être une voiture de collection mais on peut voir les efforts que fait son propriétaire pour la garder en bon état. Y’a encore ici et là des bonnes traces de rouille mais y’a aussi des parties de la carrosserie qui ont été changées et sablées. Avec une bonne job de peinture cette bagnole va sûrement faire tourner quelques têtes. Je lance au mec assis derrière le volant :

– C’est pas jeune, jeune ! St’une 76 ? Une 77 ?

– Une 77 !

– C’est une bonne année 77. Les moteurs sont pas tuables la dedans !

Sa réaction me dit qu’il est fier de son char et de l’intérêt qu’il provoque. En ce qui me concerne ce sont plein de souvenirs qui me reviennent à la vue de son auto. Mon premier char aussi était de l’année 77. Pas un Monte-Carlo mais son équivalent Pontiac : un fabuleux Le Man ! Toute mon adolescence remonte à la surface. Les premières blondes, les premières virées en ville, les fins de semaine en camping, le monde s’élargissait et si ça se trouve, c’est peut-être de cette époque que remonte ma vocation de taximan. J’lui en avais fait voir de toutes les couleurs à cette bagnole et bien que la mécanique tenait encore le coup, la corrosion avait fait son oeuvre. Une nuit où j’étais entré sur les petites heures, on vient sonner à la porte du bungalow familial. Le petit voisin qui passait le journal voyait de la fumée sortir de l’auto. J’me souviens que papa s’était emparé de la « hose » pour arroser le tapis que la chaleur du catalyseur avait enflammé à travers un trou dans le plancher. On avait ensuite réparé la brèche en y remettant un bout de tôle et papa avait eu l’idée de recouvrir le tout avec le reste d’une poche de ciment qui traînait dans le garage. Pendant encore plus d’un an j’ai roulé avec ce vieux Le Man, le seul au monde a avoir un plancher de ciment ! Certains vieux potes m’en parlent encore.

De son vintage, le gars me lance avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles:

– Je suis né en 1977 pis je m’appelle Carlo ! C’te char là pour moi c’est un classique !

Je lui ai rendu son sourire en hochant la tête d’un air tout entendu.

On s’est salué.

Et la lumière a viré au vert.