Lampe Magique

Recule? Avance? Recule? Recule! Ah ok! on la recule d’une heure. Me semblais aussi. Bah! Ça ne fera juste qu’une heure de plus à rouler avec des clients un peu plus souls! Mais bon, en autant qu’on ne salisse pas mes sièges puis qu’on me paye à la fin. Je suis bien prêt à endurer leurs haleines fétides et leurs propos incohérents. Si ça se trouve j’y dénicherai peut-être la femme de ma vie ;-)))

Ce qui me fait le plus suer dans cette histoire d’heure à reculons c’est que je vais perdre le peu de soleil qui me restait. Je vais commencer et terminer mes nuits dans le noir. C’est d’ailleurs le problème que j’ai avec ce temps-ci de l’année. Ce n’est pas le froid, la flotte et tout ce qui s’en vient en fait d’intempourries ( Ce n’est certainement pas un chauffeur de taxi qui va se plaindre de ça le mauvais temps…) mais le manque de lumière. C’est dur sur la corporation !

Y’a quelques années je me suis acheté une de ces lampes dites de luminothérapie. Dans la soirée quand je viens me faire un café ou un petit quelque chose à me mettre sous la dent je me fais un bon bain de lumière. Un 15-20 minutes par soir, question de donner à mon organisme une illusion de jours meilleurs 😉 Je dois admettre que cet ajout de luminescence dans mon existence me fait beaucoup de bien. Ça m’aide définitivement à passer à travers l’hiver.

À ce temps ci de l’année, vous le savez, on manque de jus, on fatigue plus vite, le moral n’est plus ce qu’il est. En tout cas je le constate chaque soir dans mon taxi dans le visage de mes passagers et dans les conversations que j’ai avec eux. Je leur glisse alors deux mots sur ma lampe magique…

L’Honorable

Je pense que je vais mettre une croix sur le calendrier !

Ça arrive régulièrement dans le cadre de mon travail d’avoir à mon bord des personnalités. Des gens de théâtre, de télé, des politiciens, des journalistes, des joueurs de hockey, des musiciens, des artistes, des gens connus quoi. Mais avoir comme client un ex premier-ministre du Québec… J’en suis encore tout ému !

Dans la soirée on me donne cet appel au 110, rue Atwater. Par expérience je sais pertinemment que cette adresse correspond au marché du même nom mais la répartitrice ajoute que les passagers m’attendent à la porte C. Je ne sais pas encore quel « switch » bizarre s’est fait dans ma tête mais je me dirige de l’autre côté de la rue au Super C. J’y reste une couple de minutes avant de réaliser que je ne suis même pas à la bonne adresse. Je rappelle la centrale pour vérifier ce qu’on m’a dit exactement et me dirige en vitesse de l’autre côté de l’avenue. Je croise une jeune femme qui m’indique que mes clients m’attendent sans doute derrière le marché où une assemblée du Parti Québécois vient de se terminer. Je la remercie et fais le tour mais la rue derrière le marché est à contre sens. Je fais donc une manoeuvre pour reculer le taxi vers une femme qui s’avance avec une valise. J’ouvre le coffre et sors pour l’aider quand s’approche lentement vers nous cet homme qui fait déjà partie de notre histoire collective. Il s’aide d’une canne et peine à avancer mais il a un sourire accroché au visage et discute avec des gens qui l’entourent. Ma cliente dépose alors sa valise et lui offre poliment de prendre sa place. Être arrivé ne serait-ce une minute plus tôt, je n’aurais pas fait ce brin de causette avec l’honorable Jacques Parizeau.

– Je suis honoré de vous avoir à bord de mon taxi monsieur Parizeau.

– Bien je vous remercie.

Bien sûr le personnage tient du monument, mais je me suis rapidement senti à l’aise à ses côtés. Comme j’étais en congé le week-end dernier j’ai pu entendre l’entrevue qu’il a donné dimanche matin à l’émission de Joël le Bigot et la conversation s’est engagée à ce propos. Elle s’est poursuivie simplement, sans prétention et d’égal à égal. J’ai senti que cet homme était d’une authenticité qu’aucune télé ou radio ne pouvait rendre. Quand il te parle, il te regarde droit dans les yeux et ce n’est pas un regard fuyant que j’avais dans mon rétroviseur. Il m’a posé des questions sur mon métier, moi sur le sien. Je lui ai demandé s’il croyait que l’Union des Forces Progressives allait faire mal au PQ. Il m’a parlé du RIN en 1966 qui avait empêché les libéraux d’être réélus. On a parlé de l’état des routes, de son état de santé.

– Vous savez à 76 ans on ne se déplace plus aussi rapidement!

– Bah! C’est surtout entre les deux oreilles que ça se passe, vous êtes loin de faire votre âge.

– Je ne le fait peut-être pas mais je le sens en maudit par exemple ! Ajouta-t-il en riant de bon coeur.

Une vraie bonne conversation. Intéressante et intéressée. À destination, j’ai éteint le véhicule et j’en ai fait le tour pour l’aider à en sortir. Il m’a serré la main et m’a demandé mon nom. Un geste et une rencontre que je vais garder en mémoire toute ma vie.

Bon ! Il est où mon calendrier là ?

Raplombage

Rien de tel que d’aller prendre une bonne bolée d’air dans le nord, voir des des étoiles pis des amis de longue date, corder du bois pis se mettre les mains dans terre pour reprendre des forces avant d’affronter le frette, les chantiers de fin d’année, les nuits qui n’en finissent plus pis le rush des partys de bureaux qui vont commencer avant longtemps. D’ailleurs si la tendance se maintient, on prévoit l’apparition des premiers pères Noël dès la semaine prochaine. En espérant que mon taxi ne se change pas en citrouille d’ici là.

Poudré récurrent

Sur la « cruise » dans le bas de la ville, j’essaie de faire le tour des endroits où se trouvent des clients éventuels en tentant d’éviter le trafic, les travaux et surtout d’avoir le moins possible de confrères devant moi. L’art de tourner en rond finalement. Quand c’est calme, ça en devient presque un exercice zen ou du moins un bel apprentissage dans la pratique de ne pas péter les plombs.

En temps normal j’aurais passé tout droit quand j’ai vu les deux hommes s’approcher de moi. Quand un des deux a du mal à se tenir droit et s’accroche à l’autre pour ne pas tomber, ce n’est jamais bon signe. Mais bon… Je tasse le taxi sur le côté question de laisser passer les véhicules qui me suivent mais les deux hommes se foutent bien d’eux et ils s’amènent lentement en bloquant le passage. Ça se met à jouer du criard un peu plus loin mais ça n’accélère pas le processus. La portière est ouverte depuis une minute mais les deux gars s’obstinent, l’un des deux monte de peine et de misère alors que l’autre fait un doigt d’honneur à celui qui klaxonne.

-Eh boss, amène-nous au coin de Prince-Arthur et St-Laurent mais va pas trop vite on a un peu bu…

-Pas de problème.

Quand on a des clients chauds, faut savoir doser entre prendre son temps pour ne pas que ça brasse trop et clancher pour s’en débarrasser le plus vite possible. Mais dans ce cas-ci, comme on me le demande, je m’efforce de lever le pied autant que possible en m’assurant de ne pas rater une rouge. Pourtant je n’ai pas l’impression que les gars ont bu outre mesure. En fait le mec n’aidait pas l’autre à se tenir debout mais le forçait à venir avec lui pour poursuivre une soirée bien entamée. La conversation entre eux deux va dans ce sens.

-Faut que j’me lève de bonne heure demain, j’n’ai pas le goût d’aller là bas,come on man essayes de me comprendre!

-Voyons donc, une dernière petite tournée, ça ne te tueras pas, moins vite boss!

-J’t’avertis une bière pis j’m’en vas !

-Ben oui, ben oui. Aye j’t’ai dis d’aller moins vite !

Ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre que le gars a coulé son cours de respect 101. Dans mon rétro je capte le regard de son chum qui a l’air un peu gêné. Je me renfrogne mais fait quand même ce que je peux pour ralentir encore un peu. En tournant le coin St-Antoine & St-Laurent, mon petit boss de bécosse lâche un « Tabarnaque! ». Je me retourne pour lui demander c’est quoi le problème exactement quand je me rends compte que le gars essayait de se sniffer une ligne sur l’écran de son cellulaire. J’me rends compte aussi que ce gars là, je l’ai déjà eu comme client. C’est monsieur : « C’mon! Avance! Pèse dessus! Move it! T’es capable » qui vient de foutre un peu de poudre sur ma banquette.

Je ris dans ma barbe en repensant à la dernière fois. Le gars semble toujours carburer à la blanche, semble toujours ne pas se rendre compte à quel point il est pathétique et comme la dernière fois, il sort de sa poche une palette de billets et me lance un 20$ en me répétant encore une fois de ralentir. J’ai envie de lui dire qu’il était un peu plus pressé la dernière fois mais à la place, j’ôte mon pied de l’accélérateur et laisse l’auto avancer sur son élan. Ça en devient carrément ridicule et le gars qui veut aller se coucher se rends bien compte que le niaisage a assez duré. Il me dit que ça va aller, que je peux poursuivre mon chemin normalement. Je sors de ma poche un 10$ et lui remet. La course ne devrait pas couter plus de 8$.

Mais le poudré ne l’entends pas de la même manière. Il ne veut pas son change. C’est sa façon de traiter les autres en leur fermant la gueule à coups de billets. En ce qui me concerne c’est hors de question que j’accepte servilement ce 10$ supplémentaire. De toute façon le gars à qui j’ai remis le change trouve également que c’est absurde et la course va se terminer de la même manière qu’elle a commencée, avec une portière ouverte et deux mecs en train de s’obstiner.

Modifications

T’as mal dormi et t’as pas entendu sonner le réveil. Pas le temps de te raser, pas le temps pour un café, juste celui de pisser pis de t’en aller. Dans le métro alors que tu t’enlèves la merde que t’as encore dans les yeux, une fille assise devant toi délaisse un moment son 24 Heures pour te dévisager. Tu lui offre alors ton plus beau sourire ce qui la fait retourner illico presto à son journal sur lequel une pub annonce l’ouverture du salon du char modifié. Tu t’avances un peu pour voir où ça se passe exactement mais tout ce que tu vois est une sorte de « peutoune » tout aussi modifiée que les autos derrière elle. Derrière le journal, la fille te re-dévisage et change impétueusement de page. Tu bâilles en songeant qu’on vit une époque formidable: Chars modifiés, femmes modifiées, bouffe génétiquement modifiée et que dire du climat. Bienvenue dans l’ère du modifié songes-tu en continuant de bâiller.

Quelques centaines de bâillements plus loin, t’arrives au garage où le patron t’attends avec une contravention à ton intention. Tu t’étais fait coller y’a plus d’un mois devant un bar en attente d’un client potentiel. Un policier t’avait demandé tes papiers et t’avais fini par croire que tu t’en sauverais, tu te trompais. 42 piasses de plus dans l’enveloppe. De moins dans tes poches. Tu te dis que de la manière que c’est parti, ça va être une soirée géniale. Tu files un 2$ au mécanicien qui te demande d’amener le taxi pour vérifier l’huile.

Évidemment, le chauffeur de jour t’a laissé le taxi dans un état lamentable. Il a du se taper le rallye Paris-Dakar une couple de fois c’est sûr! Tu fais le tour du bloc et en sortant du Mali-boue, tu t’aperçois qu’il y a, bien cachée sous la crasse, une sale bosse sur l’aile avant. Le patron te demande alors d’entrer l’auto dans le garage pour débosser tout ça. Depuis quelques temps, les inspecteurs du bureau du taxi sont sur les dents et n’en laissent pas passer beaucoup. Personnellement tu t’en fous, ça fait en sorte que les véhicules que tu loues sont moins honteux mais c’est le proprio qui paie la note et il verse sa haine sur ces bureaucrates. Le mécanicien n’a pas l’air beaucoup plus de bonne humeur de devoir se taper des heures supplémentaires. Pour alléger l’atmosphère tu dis :

– Ça ferait une belle photo! Le boss et le débosseur!

A leurs réactions tu vois que ça ne sera pas nécessaire d’insister, les deux sont à prendre avec des pincettes et tu décides donc d’aller remplir un seau d’eau pour laver l’auto. Ça te fera toujours un «Car-Wash» de moins à payer. Une demi-heure plus tard, l’auto a presque l’air d’une neuve. Tu vas pouvoir faire ta nuit. C’est alors que tu t’aperçois que t’as oublié ton permis de travail chez toi. La journée étant ce qu’elle est, tu penses : «c’est sûr que je vais me faire prendre». Tu retraverse donc une ville-chantier en pleine heure de désappointe en te répétant:

– Faut pas que je m’énerve, faut pas que je m’énerve, faut pas que je m’énerve…

Après une grosse heure dans un inqualifiable trafic, t’arrives chez-toi complètement à cran. Tu penses te faire un café bien fort mais tu changes d’idée et tu retournes te coucher regagnant ainsi un peu de la journée qui était sur le point de te faire perdre ta nuit, te faire perdre la tête. Tu le sais, ton organisme s’en est trouvé bénéfiquement modifié.