Des Équilibres

J’aurais pu vous parler ce matin de la nuit à chier que je viens de me taper. Du taxi merdique dans lequel je l’ai passée. Du gros con de flic qui m’a donné un ticket pour avoir attendu parqué en double devant un bar. J’aurais pu vous faire le compte-rendu exhaustif de mon altercation avec un mec pour lequel je me suis arrêté et qui laisse la porte du taxi grande ouverte en plein trafic pour retourner causer avec ses potes sur le trottoir. J’aurai pu vous entretenir sur l’envie très forte que j’ai eu d’aller lui mettre mon poing sur la gueule. Mais je sais que je ne serai pas obligé de vous mettre les points sur les i… Cette nuit, je n’ai pas envie d’y revenir. Je la mets dans la catégorie des « à oublier » en me disant que c’est impossible que la prochaine puisse être pire.

Curieusement je ne suis pas complètement surpris que cette nuit ce soit aussi mal passée. La journée avait trop bien été. Je l’avais passée dans les bras de cette charmante Morphée et c’est entre deux rêves qu’ICI Montréal se distribuait en ville avec un article me concernant. J’aurais du prévoir que cet article élogieux du journaliste Denis Lord allait me pourrir la nuit. Qu’un équilibre allait se faire quelque part.

Bon je retourne à Morphée. Allez lire le ICI ! Y’a du monde qui écrivent bien en maudit dans ce journal ! Merci à eux…

La 77

En direction d’un appel, je stoppe à un feu rouge à côté d’une vieille Chevrolet Monte-Carlo. C’est loin d’être une voiture de collection mais on peut voir les efforts que fait son propriétaire pour la garder en bon état. Y’a encore ici et là des bonnes traces de rouille mais y’a aussi des parties de la carrosserie qui ont été changées et sablées. Avec une bonne job de peinture cette bagnole va sûrement faire tourner quelques têtes. Je lance au mec assis derrière le volant :

– C’est pas jeune, jeune ! St’une 76 ? Une 77 ?

– Une 77 !

– C’est une bonne année 77. Les moteurs sont pas tuables la dedans !

Sa réaction me dit qu’il est fier de son char et de l’intérêt qu’il provoque. En ce qui me concerne ce sont plein de souvenirs qui me reviennent à la vue de son auto. Mon premier char aussi était de l’année 77. Pas un Monte-Carlo mais son équivalent Pontiac : un fabuleux Le Man ! Toute mon adolescence remonte à la surface. Les premières blondes, les premières virées en ville, les fins de semaine en camping, le monde s’élargissait et si ça se trouve, c’est peut-être de cette époque que remonte ma vocation de taximan. J’lui en avais fait voir de toutes les couleurs à cette bagnole et bien que la mécanique tenait encore le coup, la corrosion avait fait son oeuvre. Une nuit où j’étais entré sur les petites heures, on vient sonner à la porte du bungalow familial. Le petit voisin qui passait le journal voyait de la fumée sortir de l’auto. J’me souviens que papa s’était emparé de la « hose » pour arroser le tapis que la chaleur du catalyseur avait enflammé à travers un trou dans le plancher. On avait ensuite réparé la brèche en y remettant un bout de tôle et papa avait eu l’idée de recouvrir le tout avec le reste d’une poche de ciment qui traînait dans le garage. Pendant encore plus d’un an j’ai roulé avec ce vieux Le Man, le seul au monde a avoir un plancher de ciment ! Certains vieux potes m’en parlent encore.

De son vintage, le gars me lance avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles:

– Je suis né en 1977 pis je m’appelle Carlo ! C’te char là pour moi c’est un classique !

Je lui ai rendu son sourire en hochant la tête d’un air tout entendu.

On s’est salué.

Et la lumière a viré au vert.

Je réclame !


J’sais pas si vous avez remarquez de quoi de différent dans le paysage montréalais cette semaine? On a éteint l’enseigne des Farines Fives Roses ! J’disais à ma coloc que c’était probablement pour une question d’entretien, qu’il devait y avoir quelques néons à changer. Pantoute ! J’viens d’apprendre qu’on veut carrément la démanteler ! Ça me rends triste, ça me met en christ, c’est comme si je venais d’apprendre qu’un vieux chum était condamné.

Évidemment c’est encore une histoire de cash, la grosse compagnie amerloque qui en est maintenant propriétaire ne voit pas l’intérêt. Ça doit coûter trop cher de courant, va savoir les maudites raisons qu’il vont trouver pour mettre ça à terre ! Vivement une pétition !

Pour moi cette publicité d’un autre âge était comme un phare éclairant la ville. Elle me manque et je la réclame !

La Vie Passe en Coup de Vent

Le gars allait peut-être chercher du lait au dépanneur ou peut-être qu’il en revenait. Il avait peut-être brûlé un stop plus tôt sur la route ou peut-être qu’il avait laissé passer une petite vieille à l’intersection d’avant. Il avait peut-être pensé passer ailleurs que sur Côte-des-Neiges, peut-être pas. Il allait peut-être rejoindre sa maîtresse ou peut-être qu’il venait de se faire crisser là par sa blonde. Il avait peut-être oublié de fermer ses fenêtres avant de partir, il se disait peut-être que c’était beau tous ces éclairs dans le ciel. Peut-être que tout allait bien dans sa vie. Peut-être qu’il a vu l’arbre s’abattre sur lui.

Pas le bon moment, pas le bon endroit… Quelles sont les probabilités de se faire écraser sur la route par un arbre qui tombe? S’il avait bien attaché ses lacets avant de partir, le destin aurait-il pris une autre tangente ? Est-ce qu’il existe vraiment un grand livre avec notre nom dedans?

A force de trop tourner en rond, je finis peut-être par me poser trop de questions ?

Entécas, profitons de la vie, on sait jamais…

Sergio le Frigo

Ça faisait quelques années que je n’avais pas travaillé un lundi et j’ai vite compris pourquoi. Après trois heures sur la route j’avais 15 piasses de fait ! Mais bon je m’énerve pas avec ça, j’vais sur le poste 74 jaser avec Normand, j’arrête à l’appart me faire une bonne bouffe, un bon café et je retourne sur le poste avec un vieux Série Noire que je voulais me retaper depuis longtemps : Nada de Jean-Patrick Manchette.

Les heures et les chapitres passent, ponctués par quelques clients qui ne vont jamais très loin. Alors que le complot se met en place et que les anarchistes sont sur le point de kidnapper l’ambassadeur américain à Paris, un skinhead s’installe sur la banquette à mes côtés.

– Peux-tu m’amener aux Foufounes Électriques man?
– Pas de trouble, y’a tu de quoi de spécial là à soir?
– Non, non mais mon chèque de B.S. vient de rentrer pis j’ai soif.

J’avais oublié que c’était le tournant du mois et qu’à cette heure-ci, le bonheur social se distribuait dans les guichets automatiques. Sur la route nous amenant au temple de l’alternatif montréalais, j’échange avec le rasé quelques histoires de beuveries foufounesques et lui demande s’il connaît Sergio un des doorman.

– Ouain yé correct. Lui au moins y’essayes pas de te casser un bras quand il te sort sul cul !
– Hahaha! Tout à fait lui.

J’ai connu Sergio lors d’une tournée avec le groupe français Molodoï dans lequel chantait l’ex-chanteur des Bérurier Noir. Ces derniers lors d’une tournée précédente avaient subit l’attaque d’un groupe de skinheads néo-nazi et pour des questions de sécurité, la petite maison de production pour laquelle je travaillais à l’époque avait fait appel à quelques armoires à glace pour dissuader ces crétins lobotomisés. Les Panaméens avait baptisé Sergio: Le frigo. Une froide évidence.

Dans une tournée avec un groupe rock, y’a toujours quelque chose qui cloche, qui accroche. Mais lors de celle-ci on aurait dit que tout tombait en place. La réponse des kids en région super bonne, y’avait une énergie et une magie que je n’ai jamais eu l’occasion de revivre. Mémorable. Sur l’album qui a suivi, Molodoï nous offrait la pièce « Au Québec » où il est question de « Nègres blancs d’Amérique » et de quelques individus dont entre autres : Sergio et un certain Léon sur lequel je tairai tout ! 😉

J’arrive donc devant les Foufs avec mon skin assoiffé à me remémorer ces souvenirs lorsque qui je n’aperçois pas sur le trottoir devant le bar?

– Hey! Sergio le frigo! Comment va?
– Hey salut mon Léon !
– Cybole ! Qu’est-ce tu fait encore icitte! Tu pourrais être le père de la plupart de tes clients !
– J’comprends! Pu moyen d’en sortir un dehors sans qui s’plaigne à la dpj !
– Hahaha. Tu fera attention à celui que j’viens de te dropper, y’a les bras sensibles.
– Ouain c’est un régulier, il connaît les marches par cœur. Pis toé quoi de neuf?
– Ben comme tu vois, toujours sua route. Y’a des affaires qui changent pas. Maudit que j’aimerais récupérer toute le cash que j’ai dépensé icitte!
– Héhé tu pourrais t’acheter un bungalow!
– Haha mais si t’embarquais on pourrait s’payer un triplex!
– Ouain un astie d’beau a part ça !

On a continué de délirer pendant quelques minutes. Quelques minutes chargées d’années. Échange de bons procédés parqué en double sens.

– Salut vieux! Fais attention à toi…

La Fête au Village

Les Outgames sont enfin commencés. Les drapeaux arc-en-ciel ont remplacés ceux des aficionados du ballon rond et c’est la fête au village. J’avais quelques doutes sur l’ampleur de l’événement. Cette semaine on disait donner des billets gratuits pour le spectacle d’ouverture de ce soir. Mais ces doutes ont rapidement foutu le camp la nuit dernière. C’est clair qu’on ne s’ennuiera pas. Avec le « nightlife » montréalais et la propension des gais à faire la fête, je ne suis pas inquiet.

J’aime bien la clientèle homo. Les gais ont un sens de l’humour impayable. Hier par exemple je fais monter ce couple à bord. L’un est super gentil et l’autre complètement bourré a la « switch à bitch ». Il n’est pas déjà assis qu’il me sort tout les clichés du chauffeur de taxi. Qu’on sent le petit sapin à la patte cassée, qu’on est les kings du détour pis juste des têteux de cinq cennes, etc. etc. Il a le piton collé. Son chum essaye de l’arrêter et s’excuse pour lui mais j’ai déjà capté le regard de son mec dans mon miroir et c’est entendu qu’il me niaise. Il garde ce qu’il faut de troisième degré et de subtilité dans le ton pour que je ne le prenne pas personnel.
J’embarque quand même dans son jeu en faisant le chauffeur outré, que je ne suis pas de même moé, pis qu’il n’est pas question que j’endure ça plus longtemps, que je vais les débarquer si ça continue en gardant ce qu’il faut dans le ton pour que la « bitch » se mette à me sortir du « mon chou ». La course se termine dans l’euphorie la plus totale.

Tout le contraire de ce moron embarqué sur la rue St-Laurent.

– Sais-tu comment on a rebaptisé le stade olympique pour les jeux fifs?

Déjà pour la subtilité et le troisième degré on repassera.

– Euh j’vois pas.

– Le stade anal ! Hahaha! Le stade anal crisse qu’est bonne!

Le gars riait tout seul. Il s’est mis à me raconter des jokes homophobes pendant le quart d’heure que je l’ai eu à bord. J’ai faillis lui dire que la plupart des hétéros qui ont un problème avec les gais ne faisaient que refouler leur propre homosexualité. Mais à quoi bon…

Bref je ne risque pas de m’ennuyer le temps des jeux. D’ailleurs faut que j’y aille.

Tourlou mes p’tits choux ! ;-))

Vacances en Ville

– Tu t’es bien reposé ? Les vacances ont été bonnes? M’a demandé ironiquement le patron quand je suis arrivé au garage.

– Si vous saviez boss comment c’est fatiguant rien faire effouaré sur le bord de la piscine au gros soleil. J’en pouvais pu, je reviens me reposer. Avez vous des autos à louer de ce temps là ?

C’était à mon tour d’ironiser. Dans la rue j’pouvais voir au moins sept taxis qui n’étaient pas sorti de la journée. Le creux de vague des vacances de la construction… D’ailleurs je me demande encore ce que je fais là. Le gaz est super cher, le facteur humidex, le smog, les rues barrées… Un chauffeur qui arrive me dit qu’il a fait 20 piasses clair pour sa journée ! Logiquement j’aurais du rester peinard en banlieue, à lire des bouquins et regarder la pelouse pousser.

Mais je m’ennuyais ! L’appel de la nuit se faisait entendre. Les rues de la ville me manquaient. J’dois être maso ! 😉

En fait, je viens passer le temps. Une façon de poursuivre mes vacances en ville. A la fin du mois un petit chalet m’attends sur le bord du fleuve et j’ai très hâte d’aller sentir le vent du large et de pouvoir voir des étoiles. Ces prochaines semaines vont donner plus de relief à ce séjour loin loin de la ville. Pis ça va payer le homard ! 😉

Vol de nuit

La lune apostrophe une ville dégoulinante. Montréal est devenue l’île des sueurs. Pas la moindre brise pour atténuer la suffocation. La chaleur irradie du béton. Je roule depuis plus d’une heure sans client. Le taxi en mouvement m’offre juste ce qui faut de vent. Le climatiseur m’a lâché, les clients aussi, je tourne en rond sur une asphalte molle en pensant à une bonne bière froide. Sur la radio pas d’appels quand j’aperçois ce type sortir d’une ruelle.

Il ouvre la portière de derrière, y jette un grand sac de sport et vient s’asseoir à côté de moi. Il recule sa banquette jusqu’au fond et sans qu’il m’ait demandé quoique ce soit, je me remets à rouler. Le gars s’est tourné vers le sac, y a glissé une main qu’il retire en tenant une bouteille de cognac déjà entamée. Il l’ouvre et s’envoie une bonne rasade. Il me tend ensuite la bouteille.

– Je suis en service, vieux.
– Moi j’viens de finir. Me répond-il avant de s’envoyer une autre gorgée de V.S.O.P.
– Et qu’est-ce tu fais de bon?
– J’fais des apparts.
– …
– Inquiètes-toi pas, j’vais te payer…
– J’espère! Ça fait deux heures que je roule dans le beurre.

Encore sur l’adrénaline, le gars a ramené le sac sur ses genoux et il se met à le déballer. Il me raconte son aventure en faisant l’inventaire de son cambriolage. J’me dis qu’il faut avoir du nerf pour faire ce qu’il fait par cette chaleur alors qu’il y’a plein de monde en train de prendre l’air sur leurs galeries.
Du sac il sort un portefeuille et commence à trier les cartes en prenant bien soin de me cacher ce que je pourrais y lire. Le gars est loin d’être idiot et il m’impressionne tout autant que je m’en méfie. Je jette des coups d’œil furtifs vers le sac et j’y vois un petit système de son, des cédés, du linge qui doit servir à amortir le choc des bouteilles. Du menu fretin tant qu’à moi…

– Shit ! J’pensais ben trouver du cash dans le portefeuille, va falloir que tu me trouves un pawnshop pour que je puisse te payer.
– Hum, c’est dimanche soir ça sera pas évident!
– Tu connais pas de place qui pourrait m’acheter ça?
– Peut-être sur la rue Ontario, on peut ben aller voir, mais j’te promets rien!

Sur le trajet le gars me demande s’il peut fumer mais on n’a pas de feu ni l’un, ni l’autre. Il me parle encore de sa soirée, comment il est sorti in-extremis par la porte de derrière alors qu’il entendait la clef tourner dans la porte de devant. J’me demande jusqu’à quel point il en rajoute, mais j’embarque dans son jeu tout en continuant de rouler. A un feu rouge le gars me regarde, me dit de ne pas bouger et part en courant vers un dépanneur qui se trouve là sans doute pour aller se chercher de quoi s’allumer. Pendant quelques secondes ça me démange de décoller avec le larcin mais le gars a été franc dès le départ avec moi et après tout c’est lui le voleur pas moi!

N’empêche qu’après trois, quatre pawnshops fermés, le gars m’a laissé une dizaine de disques compacts pour me payer le prix de sa course. J’ignore si ça fait de moi un complice, mais ça fait une pas pire anecdote à raconter…