L’Amer

L’homme s’est affaissé sur le siège arrière en lâchant un soupir qui en disait long sur la soirée qu’il venait de connaître.
Il m’a dit où il voulait aller, m’a demandé s’il pouvait fumer et a pris une grande bouffée de nicotine salvatrice. Il n’en fallait pas plus pour qu’il se détende enfin. Il portait sur lui l’odeur des heures passées dans une cuisine. Un mélange de bouffe et de sueur.

Je capte son regard dans le rétroviseur et dis :

–  » Une autre de faite? « 

–  » Mets-en… J’viens de faire un double, j’suis crevé. Puis demain j’ai un autre double, je dois être fou ! « 

–  » Tu veux ! Qu’est-ce tu va faire avec tout ce cash? « 

–  » Ah si tu savais ! « 

J’ai pas eu à y tordre le bras pour lui faire sortir le trop plein. Des fois la vie force les débordements. Il m’a parlé de ses fillettes, de son divorce, de la vie de débile qu’il doit se taper pour payer la pension alimentaire. M’a exprimé la haine qu’il éprouvait à l’égard de son ex. Dérangeant…

– « Tu vas quand même pas aller grimper dans un pont toujours?  » J’ai ajouté pour alléger un peu l’ambiance.

Il s’est allumé une autre cigarette et m’a dit qu’il y pensait des fois. Il a continué à verser son venin sur le système. Mais revenant encore avec hargne dans son dégoût envers la mère des ses enfants. Un discours fielleux, empli de violence, pas de ceux qu’on aime entendre. En même temps, le fait qu’il verbalise cette haine, qu’il sorte le méchant en fin de compte, je crois que ça ne pouvait pas faire de tort.

–  » Elles ont quel âge tes p’tites ? Comment elles s’appellent? « 

Là le discours de l’homme s’est fait tout autre. Il m’a parlé avec affection des ses fillettes de deux et quatre ans. De comment elles étaient tout pour lui. De l’amour inconditionnel qu’il recevait d’elles. C’est comme si je venais de changer de client. Pas le même gars pentoute !

–  » C’est juste platte que leur mère soit folle !  » Ajouta-t-il en arrivant devant chez lui.

–  » C’est jamais simple ces histoires là… Tu sais des fois faut serrer les dents, être patient pis attendre que le temps fasse la job. Dans quelques années tes filles vont être reconnaissantes de ce que tu fais pour elles… « 

–  » Je le sais bien. C’est juste que c’est la fête des mères en fin de semaine pis j’pourrai pas les voir… Ça me frustre! « 

–  » Ça paraît presque pas !  »

J’ai réussi à le faire rire un peu. J’ai senti que ça lui avait fait du bien d’en parler. Des fois ça peut aider.

–  » Vas pas grimper dans le pont là !  » Je lui ai lancé par la vitre de l’auto. Il m’a salué de la main.

J’ai continué ma nuit en me demandant ce que j’offrirais bien à maman demain.

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26 réflexions sur “L’Amer

  1. Les restes d’une relation, ça peut parfois être plus corrosif que n’importe quel produit chimique. T’imagines, ce gars-là a aimé une fille au point de lui faire deux enfants, il a imaginé son avenir avec elle et maintenant, ce qui en reste, c’est uniquement cette hargne qui fait grimacer. L’amour, des fois, on se demande bien à quoi ça sert.Sur un autre ton…. L’année dernière, pour la fête des mères, j’ai offert à ma mère un schtroumpf à lunette qui fait la moral et je lui ai dit que c’était elle tout craché. Elle a bien rit.

  2. Sans voyeurisme et avec assez de recul. Vous nous faites voyager dans la vie, non des gens, mais de tous les jours. Des bribes de gens, volées, certes mais élégamment retranscrites.Je dis bravo…

  3. Bonjour Pierre-Léon,Ce n’est jamais simple. Quand les enfants sont au milieu ça l’est encore moins. Un couple dans mon coin vit la même chose sauf que lui il ne connait personne ici a du repartir en Europe et revient pour liquider sa ferme et ses avoirs. Et le petit bout de chou de trois ans qui ne sait plus où donner de la tête et elle qui veut être libre sans lui, mais exige qu’il soit tout près pour une garde partagée. Joelle a trouvé la parfaite expression « Les restes d’une relation, ça peut parfois être plus corrosif que n’importe quel produit chimique. « S’il y a une chose qui m’émeut dans ton style c’est cette grande simplicité pour nous rappeler les vacheries de la vie. Merci, ce matin je suis fleur bleue je retourne à mon ménage.

  4. C’est du drame humain à l’état pur qui est entré dans votre taxi hier. Toutefois, je dois avouer que vous avez quand même le tour de les faire parler… l’expérience!Ça m’attriste quand même… j’irai travailler cet après-midi en repensant à ce cook qui souffre pour rien. Les pères divorcés, le fléau de notre époque, trop bad.:(

  5. Tres bien raconter! C’est vrai que le gars fait pitier et que ca doit etre dur d’etre separer de ses enfant… mais la folle comme il l’appelle.. elle ne doit pas l’etre tant que ca s’il lui a fait 2 enfant 😉

  6. Bonjour, Vos essais me font penser au film « Night on Earth » de Jim Jarmusch. C’est l’histoire de 5 rencontres entre un chauffeur de taxi et de son passager situées dans différents pays. Je vous le recommande. Je pense qu’il vous plaira.Votre rencontre avec ce père déboussolé m’a beaucoup touché. Bien à vous et bonne fête à votre mère.

  7. On juge bien facilement les pères comme celui qui est monté sur l’affichage cette semaine, ou les membres de fathers for justice qui font leur coups d’éclats… C’est à ca que tu arrives quand le système de peux rien pour toi… On en devient dingue!Pour ma part, encore sans enfant, je me suis promis de choisir la mère de mes enfants sur CE critère: Elle sera assez mature et généreuse si on se sépare pour faire passer le bien de ses enfants devant tout le reste, peu importe les raisons de notre séparation.

  8. Mes parents se sont quittés quand j’avais 12 ans… Je sais que mon père ne voulait plus parler à ma mère mais cette histoire me fait penser… Est-ce qu’il l’a haïs autant que ce monsieur?? J’espère pas….

  9. merci pierre leon de faire du bien au monde qui passe dans ton taxi…pis tu me fais encore brailler quand je lis tes histoires…elles sont belles et vraies.eh bien mathieu, le pere de vanou et moi quand on a decide de ne plus vivre ensemble,on a fait un pacte…de faire passer le bien de vanou avant tout le reste…et cela est concluant…

  10. oui mais les produits chimiques c’est comme les pesticides…il faut s’en debarrasser …car la haine ou la hargne engendre la haine…il faut juste la laisser sortir…alors il parait que le parc lafontaine va offrir des petits endroits pour exprimer son desaccord sur un probleme de societe…est-ce qu’il va y avoir de petits bancs en bois comme dans hyde park a londres ???je trouve que c’est une excellente idee…qui vient des anglais… mais c’est pas grave…c’est une bonne idee…il va peut-etre y avoir moins de pere frustres sur les ponts…vive la tolerance…et l’ouverture d’esprit.

  11. Très beau texte.C’est vrai que c’est troublant de voir l’amour virer à la haine. Ce que les gens peuvent se déchirer, dans ces histoires de divorce ! Et les pauvres enfants, pris au milieu. C’est bien triste.Peut-être qu’un jour, tu embarqueras son ex et que tu auras l’autre côté de l’histoire, sait-on jamais…(Tu n’oublieras pas de mettre ton lien à jour, je suis au http://www.unevieenmusique.com, maintenant.)

  12. Ce n’est pas un taxi que tu as mais plutôt un cabinet (de psychologue)!J’adore venir lire tes textes, ça comble ainsi une partie de mon p’tit côté voyeur…

  13. Tellement vrai ce que vous écrivez. J’ai vécu une séparation difficile émotivement mais très respectueuse du bonheur de nos deux filles. Pour cela je nous remercie d’avoir su garder intacte le lien qui nous unit à nos enfants.

  14. Cette histoire m’a touchée, vraiment. Je ne sais que dire de plus.Je vous lis avidemment depuis quelques mois et j’espère le faire encore très longtemps.J’espère tomber dans votre taxi un jour…

  15. Le système n’est pas contre les pères,mais plutôt trop en faveur du parent gardien. Pas assez équilibré et surtout pas en faveur des enfants.Ca s’adonne que la plupart du temps, le parent gardien est la mère. Mais dans les cas ou c’est le père, l’injustice est la même pour la mère qui n’a pas la garde. C’est bien tout ces coups d’éclats. Ca permettra peut-être enfin de rééquilibrer les choses.Merci pour ce billet très touchant!

  16. C’est vrai que ces drames ne sont jamais simples. Dans cette ère du jetable, même les relations humaines se consomment vite. Les divorces et les enfants à parents multiples c’est devenu presque banal. Pourtant tout ne se fait pas nécessairement à l’amiable. Les mesquineries, les coups bas, les manipulations par enfants interposés sont malheureusement monnaie courante. J’entends souvent des hommes m’exprimer leurs doléances à ce propos. C’est clair qu’il y a toujours un autre côté à la médaille mais je comprends que les femmes soient moins portés à se confier à un homme à ce propos. Dans touts les cas, ce ne sont pas des histoires qu’on cessera d’entendre.Ce qui m’étonnera toujours, c’est de constater la facilité d’un individu à se confier quand il sait qu’il n’a pas de comptes à rendre à son interlocuteur. Cet homme à vidé son sac, m’a dit des choses qu’il ne pouvait absolument pas dire à un proche. Fascinant !J’aimerais encore une fois vous remercier pour vos « fleurs ». J’ai pas hâte de voir la dimension du pot… ;-)Bonne semaine à tous toutes.

  17. Cré toi…Savais-tu que tu étais un carnetier libre ?Mais surtout, un être indispensable à l’humanité ?Je te promet un billet digne de ce que je penses que tu es, à travers ce que j’ai lu dans ton carnet… dans un nouveau carnet collectif que nous lançons lundi. Ce billet sera publié plus tard dans la semaine…Met tes lunettes de soleil si les compliments t’aveuglent trop… car j’ai une profonde admiration pour toi.En attendant, merci pour la poésie…

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