La fin de l’histoire

La soirée est bien entamée et je suis parqué devant une station de métro à Verdun lorsque se penche à la fenêtre du taxi une dame tout ce qu’il y a de plus digne. Elle me demande combien ça lui coûterait de monter jusqu’à Terrebonne. Je la sens hésitante et comme je ne veux pas l’effrayer, ni rater la chance d’une aussi belle course, je lui fais une estimation très en dessous du prix réel.

— Madame, ça ne sera pas en bas de 50 dollars!

Comme je sens qu’elle hésite encore, je rajoute que je suis prêt à lui faire la course pour ce montant. D’où je me trouve, c’est facilement 25-30 dollars de moins que le prix réel. Ça reste tout de même un bon voyage, surtout en milieu de semaine et souvent, les gens apprécient la bonne volonté du chauffeur et sont plus enclins à compenser avec un généreux pourboire.

Après quelques secondes de réflexion, la dame accepte, monte à bord du taxi et nous voilà partis en direction de la fabuleuse ceinture nord.

Je suis bien entendu intrigué par cette passagère quelque peu incongrue et par la distance qui ne l’est pas moins. Malgré le calme qu’elle affiche, je sens la femme plutôt agitée. J’imagine qu’un incident là-bas a dû se produire et qu’elle est poussée par une inquiétude qu’elle cache mal.

Curieux et pour rompre un silence qui pourrait devenir long jusqu’à destination, je lui demande si y’a rien de trop grave? Hésitante et louvoyante, la femme va peu à peu me dévoiler les tenants et aboutissants de cette escapade.

J’apprends qu’il se trouve là-bas, au bout de la course, un homme qui a décidé de rompre avec elle. Il ne veut plus rien savoir, il ne répond plus à ses appels et madame a décidé d’aller le confronter chez lui, dans son paisible bungalow de banlieue.

— Vous devez penser que je suis folle. Me dit la femme qui tout à coup me semble moins inquiète, qu’inquiétante.

Évidemment, je ne veux pas mettre de l’huile sur le feu et je continue de rouler et de la faire parler.

Elle me raconte son histoire et plus ça va, plus je sens qu’elle s’embrase et qu’elle s’énerve. C’est clair qu’elle n’accepte pas le rejet et en même temps que je l’écoute me raconter ses récriminations et ses doléances, je ne peux m’empêcher de penser à l’homme là-bas.

— Je suis folle. Je ne sais même pas s’il va m’ouvrir. Je fais ça pour rien mais faut que je fie à mon instinct. Qu’est ce que vous en pensez?

Je ne veux pas trop me mouiller. Je pense qu’elle fait une sale erreur. Je passe proche de lui dire que seuls les fous ne changent pas d’idée. On continue.

Elle aussi. Elle me raconte encore et encore son mal-être et je suis heureux lorsque j’aperçois les panneaux annonçant Terrebonne. Je dévie la conversation sur l’itinéraire à prendre dans les petites rues de cette banlieue.
Elle me mène devant une petite unifamiliale. Il y a une voiture dans l’allée, mais pas d’éclairage aux fenêtres.

Elle me paie le montant convenu, sans plus, malgré que le compteur affiche 32 dollars supplémentaires et me demande d’attendre qu’elle soit entrée avant que je reparte. Évidemment, ça ferait mon affaire de ne pas revenir vide. Je suis aussi curieux par la suite des choses. Que va-t-il se passer ce soir dans cette rue tranquille?

Un taxi de Montréal parqué en double qui attend devant un bungalow où une dame tout ce qu’il y a de plus digne frappe dans les fenêtres à grands coups de poings. Dans la maison d’en face, un rideau s’ouvre sur une silhouette. Les jappements d’un chien et d’un deuxième s’ajoutent au bruit des coups de pieds dans la porte de la dame qui est de moins en moins digne.

10 minutes plus tard, la femme a fait deux trois fois le tour de la maison et de toutes les fenêtres dans lesquelles elle pouvait se défouler.  Je décide que j’ai perdu assez de temps et je redémarre le véhicule en me disant que ça va convaincre madame de retourner à Verdun ronger son frein.  Je vais faire demi-tour un peu plus loin pour revenir sur mes pas, c’est alors que je vois la porte du bungalow se refermer sur madame. Je n’ai malheureusement pas vu l’homme qui lui a ouvert.

Je décide quand même d’attendre quelques instants. De la lumière s’est faite à l’étage, mais je reste dans l’ombre quant à la suite des choses. Confrontation, crise, émoi, cris, explications, crime passionnel, pleurs, ultimes ébats?

On peut juste imaginer la fin de l’histoire.

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5 réflexions sur “La fin de l’histoire

  1. Il y a dans votre écriture quelque chose d’unique que je ne sais pas nommer. Merci, ici ou ailleurs, quelque soit le site, je continue de vous lire avec bonheur et émotion à chaque billet.

  2. N’est ce pas ça aussi la vie?
    Une rencontre enivrante, l’imagination aidant faute de convenir à deux ses besoins ponctuels du type de relation désiré…
    Puis un Fin. Propre, Nette et sans mélodrame quand, évidemment la personne qui ne veut plus sait avec art et délicatesse annoncer la rupture sans trémolo dans la voix. Sans hésitation. Sans culpabilité inutile.

    Chaque rupture, pas forcément les miennes, me ramène à l’interprétation qu’en fait Rufus Wainwright de la chanson de Gainsbourg fils:
    Je suis venue te dire que je m’en vais…

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